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J’ai assisté, à la Sorbonne, le 17 avril 2019, à la conférence de Yannick Bosc, dont vous pouvez ci-après consulter la captation.

Toute? Non, hélas! Les organisateurs ne considèrent pas que les échanges avec le public présentent un intérêt suffisant pour les inclure dans la vidéo.

Quel dommage!

C’est précisément d’une réponse de l’orateur que je souhaitais traiter ici. Le propos général, bien que de stricte obédience robespierriste (ça n’étonnera personne connaissant un tant soit peu ses travaux) ne manque pas d’intérêt. Mais voilà qu’un des assistants (ça n’est pas moi) demande comment Robespierre a pu aussi maladroitement éliminer l’extrême gauche, ce qui l’a conduit à la solitude mortelle que l’on sait, le 9 Thermidor.

Ici incompréhension (vaguement douloureuse) de l’orateur. Je suis contraint, en l’absence d’enregistrement, de résumer sa pensée. On verra plus loin qu’il est facile de vérifier que je ne la caricature pas.

À gauche de Robespierre, dites-vous? Mais il n’y a rien à gauche de Robespierre! C’est une légende historienne, démentie par les travaux les plus récents.

Tout est parti de Blanqui, lequel, en prison (et – suppose-t-on – affaibli par les privations) ne dispose pour écrire et réfléchir sur la Révolution que de Lamartine (ce romantique peu fiable).

De la conjonction des deux naît la légende selon laquelle quelqu’un aurait pu être considéré comme étant «plus à gauche» que Robespierre.

De Blanqui, la rumeur passe à Gustave Tridon (le communard) qui fait l’éloge des (dits) hébertistes, puis à Daniel Guérin…

…Et voilà pourquoi votre fille a cru que le «Manifeste des Enragé·e·s» était une critique «de gauche» du programme des Jacobins…

Votre égal en droits en avait, dans sa grande ignorance (et sa non moins grande naïveté) la mâchoire béante. Car enfin, on peut bien imaginer que certain·e·s pensent ainsi, mais on se dit qu’on a l’imagination caricaturante (on en serait presque gêné).

Je n’avais jamais entendu cette ahurissante affirmation présentée aussi paisiblement comme une vérité d’évidence.

Or, par le plus petit des hasards, je fis l’emplette d’un livre des Éditions du progrès qui manquait à ma bibliothèque: Rousseau, Mirabeau, Robespierre, trois figures de la Révolution. L’auteur du livre, Albert Manfred a également publié – parmi tant d’autres livres et articles – La Grande Révolution française (qui, lui, est depuis longtemps sur mes étagères).

Décédé en 1976, trois ans avant la publication de Rousseau, Mirabeau, Robespierre… Manfred ne pouvait avoir eu connaissance des travaux de Bosc… Comment se pouvait-il qu’il ridiculise ses positions avec une quarantaine d’années d’avance?

Albert Manfred

La réponse est bien simple (que les savants me pardonnent!):

la thèse de Bosc est chez Albert Mathiez, auquel s’en prend vertement Manfred dans les passages reproduits ci-dessous (c’est moi qui mets en gras le second alinéa).

Certes, il faut dire que des voix franchement hostiles s’élevaient aussi, à peu près au même moment, dans les rangs de la démocratie. Auguste Blanqui condamne en termes d’une sévérité implacable toute l’activité de Robespierre. Le grand révolutionnaire du XIXe siècle critique Robespierre à partir de positions de «gauche», pour ainsi dire. Il considère Robespierre comme «un Napoléon prématuré», un dictateur et un tyran, et lui reproche particulièrement sa lutte contre les partisans de la déchristianisation et son «idée de l’Être suprême». À quoi attribuer une hostilité aussi véhémente à l’égard de Robespierre? Mathiez, qui fut le premier à publier, en 1928, les notes de Blanqui transmises à lui par Molinier, la met avant tout sur le compte du manque d’information: le «prisonnier» connaissait mal l’histoire de Napoléon la Révolution, il la voyait à travers l’Histoire des Girondins de Lamartine. Mathiez écrit: «Ces notes d’un homme politique qui ne connaît l’histoire que d’après le travail hâtif et plein d’erreurs d’un autre homme politique… Lamartine.»

On ne peut partager cette opinion. Les référen­ces à l’Histoire des Girondins de Lamartine que l’on trouve effectivement dans le manuscrit de Blanqui, s’expliquent, à mon sens, par le fait que Blanqui ne dispose pas d’autres ouvrages quand il écrit ses notes à la prison de Doullens en 1850. Mais dire que Blanqui, fils d’un député de la Convention, disciple de Philippe Buonarroti, membre de la Société des amis du peuple, dont «la réunion, selon l’expression imagée de Heine, avait l’odeur d’un vieil exemplaire relu, gras et usé du Moniteur de 1793», compagnon d’armes de Godefroy Cavaignac et d’autres «jeunes Jacobins» des années trente, dire que Blanqui qui ne connaissait la Révolution que d’après les ouvrages de Lamartine, c’est se laisser aveugler par une réaction momentanée d’irritation ou d’agacement.

Un certain nombre de preuves indirectes donnent à penser que Blanqui, sur cette question, ne subissait évidemment pas l’influence de Lamartine mais celle de la littérature historique des «thermidoriens de gauche», dont nous avons parlé en début de chapitre. Quoiqu’il en soit, ces notes de Blanqui ont joué un certain rôle dans la controverse sur Robespierre. Bien que restées non publiées du vivant de leur auteur, elles circulaient sous forme de copies manuscrites parmi ses adeptes. On retrouve l’influence directe du point de vue de Blanqui dans l’ouvrage de son disciple le plus proche, Gustave Tridon, qui fait l’apologie des hébertistes et tombe à bras raccourcis sur Robespierre, ainsi que dans le travail d’Avenel, qui s’en rapproche sur certains points, consacré à Anacharsis Cloots.

Dans l’historiographie du robespierrisme, côté démocratique, subsiste donc, parallèlement au courant favorable à Robespierre, une autre tendance en conflit avec la première, antirobespierriste, attaquant Robespierre de «gauche». Ce courant remontait des   «thermidoriens   de   gauche» – les   sans-dieu,   les athées Barère, Vadier – à Blanqui, de Blanqui à Tridon et, plus loin, rejoignait, par certains aspects, la conception   anarchiste   de   la   Révolution   française de P. Kropotkine . Mais ce courant hostile à Robespierre, même en ses jours fastes où il était symbolisé par le glorieux nom de Blanqui, ne s’est pas véritablement imposé dans la littérature démocratique. Malgré toute l’autorité et l’immense prestige moral de Blanqui, un bon nombre de ses plus proches partisans ne le suivaient pas sur la question de l’antirobespierrisme. Son plus vieux compagnon d’armes, Martin Bernard, par exemple, était un fervent admirateur de l’Incorruptible *.

* Mathiez, qui note avec raison la profonde divergence de vues entre Blanqui et Martin Bernard sur le personnage de Robespierre, émet l’hypothèse, non dépourvue de fondement, que Blanqui n’a pas publié ses notes de crainte de jeter la division dans son propre parti. Annales historiques de la Révolution française, 1928, n°4, p. 306-307.

Louis Auguste Blanqui