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Bonne idée qu’ont eue les éditions Grasset de rééditer dans la collection Les Cahiers Rouges ce recueil d’articles, peu connu me semble-t-il, de Léon Tolstoï. Le changement de titre est bien un peu démagogique, mais plutôt par rapport à l’air du temps qu’au contenu des articles, d’un ton très libertaire, comme on en jugera par cet extrait de «Immoralité gouvernementale».

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. À l’école, on lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes de l’État russe, turc, anglais, français ou amé­ricain.

Pour ce qui nous intéresse plus particulièrement, Tolstoï fait de nombreuses allusions à la Révolution française, à propos de laquelle il exprime une condamnation philosophique abstraite de la violence, renvoyant du coup dos-à-dos des protagonistes ennemis comme dans ce passage de «La machine gouvernementale».

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la machine, et dont le règne est également une succession de crimes : meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre accaparent à leur tour la machine gouverne­mentale et commettent des crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du temps.

Je reproduis ci-dessous le texte intitulé «Liberté, égalité, fraternité ou la mort», dont le titre indique assez la place que la Révolution y tient.

Liberté, égalité, fraternité ou la mort

La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, vio­lence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel point, que nous ne pouvons nous imagi­ner une vie collective sans une autorité gouvernementale ; nous y sommes à ce point habitués, que nous cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.

Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la société. De ces principes découlaient des mesures pratiques : abolition des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers; séparation de l’Église et de l’État, voire rétablissement d’une doctrine rationnelle, commune à tous.

Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ; elles étaient la conséquence directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés par la Révolution. Ces prin­cipes, autant que les mesures qui en découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.

Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne s’aper­cevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.

La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains – ils ont été et restent vrais –, mais aux moyens de leurs applications. La contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la Révolution fran­çaise et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’amélio­rer l’organisation sociale.

En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette contradiction se manifeste non seule­ment dans les doctrines sociales actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés : socialiste, révolu­tionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.

En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le droit pris par les uns de dispo­ser des autres et, en cas d’insoumission, de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.

Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.

La grande Révolution française a été «l’enfant ter­rible», qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité, fraternité, ou la mort».

J’ai fait allusion plus haut à un changement de titre. C’est qu’en effet le recueil a déjà été publié chez Fasquelle, en 1906 (soit immédiatement après la première révolution russe de 1905), sous le titre Guerre et révolution, avec le sous-titre La fin d’un monde.

J’ai reproduit en tête de ce billet la belle jaquette d’inspiration constructiviste, qui recouvre la couverture rouge habituelle des Cahiers.

Or ni sur l’une ni sur l’autre ne figure le nom du traducteur du recueil!

En voilà une pratique nouvelle et injustifiable! Certes son nom ne dirait sans doute rien aux jeunes acheteurs du recueil. Est-ce une raison pour effacer ainsi Ely Halpérine-Kaminsky (1858-1936), grand passeur de la littérature russe en français?

Halpérine-Kaminsky a en effet traduit non seulement Tolstoï (beaucoup), mais encore Gorki, Tourguéniev, Dostoïevski, etc. Il a lui-même écrit, sur Tolstoï notamment (voir couverture de l’ouvrage ci-après). Ses archives sont déposées à la bibliothèque du Trinity College (Dublin).

Tolstoï Léon, Les gouvernants sont immoraux, Les Cahiers Rouges, Grasset, 150 p., 9,50 €.

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie.