Étiquettes

, , , , , , , , , , , ,

Lorsque les Édition du Sextant ont, il y a quelques années, réédité La Grande Révolution, je me suis interrogé – et d’autant plus au vu du prix de l’ouvrage – sur la pertinence de l’entreprise alors que l’édition Trinquier était encore disponible. Elle l’est toujours.

On peut encore trouver d’occasion l’édition en fac simile de l’édition originale de Stock (celle que j’ai initialement lue pour ce qui me concerne).

Voici qu’une quatrième édition vient de rejoindre les librairies en ce mois de juillet 2019. Elle est au format poche, et coûte 19€ pour 736 pages.

Disons tout de suite un mot de la maniabilité et de la lisibilité de cette édition. Hors les modes d’impression (peut-être onéreux) utilisés par les collections comme Bouquins et Quarto (pas au format poche d’ailleurs), l’impression de livres très épais sur un petit format pose des problèmes de maniabilité et de lisibilité.

La conjugaison entre le petit format et le très grand nombre de pages peut rapidement être inconfortable. De plus, le nombre de pages incite l’éditeur à réduire au minimum le corps du texte, ce qui rend la lecture pénible. S’ajoute ici le problème des notes. Celles de l’auteur (Kropotkine) sont renvoyées en fin de chapitre, ce qui signifier que personne ne les lira, tandis que celles d’Arno LaFaye-Moses, qui a établi le texte sont en bas de page.

La quatrième de couverture du livre évoque une «kyrielle» de notes. J’ignore qui a rédigé cette présentation et si l’auteur ou l’autrice connaît la valeur péjorative du mot kyrielle, qui évoque la litanie, donc l’excès et l’ennui…

Or il semble bien qu’il y a excès, en effet. M. LaFaye-Moses a cédé à la tentation de tout retranscrire de ce qu’il avait été obligé de et amené à apprendre pour aborder et comprendre le texte de Kropotkine. Je suis assez familier de cette tendance à «écrire tout ce que l’on sait» pour la reconnaître chez les autres!

En l’espèce, le lecteur a l’impression que l’éditeur (M. LaFaye-Moses) coupe parfois la parole à l’auteur (Kropotkine) pour lui (nous) montrer qu’il en sait davantage que lui.

Je donne ces précisions entre parenthèses pour amener une anecdote: le service de presse des éditions Atlande m’a contacté par mail pour me demander une adresse postale et m’informer que je devrai recevoir sous peu un exemplaire «dédicacé par l’auteur», lequel avait insisté pour me compter au nombre des destinataires. J’ai répondu en plaisantant que j’étais flatté que Kropotkine ait conservé un aussi bon souvenir de moi…

Sur le prière d’insérer encore, M. LaFaye-Moses est indiqué comme «auteur» du livre. Passons.

Il se trouve que j’ai peut-être déjà croisé notre éditeur à la Société des études robespierristes, dont le même prière d’insérer m’apprend qu’il est membre et que son nom d’éditeur est un pseudonyme, derrière lequel «un haut fonctionnaire français» protège sa réputation et son «devoir de réserve» (cette dernière considération est de ma responsabilité).

Va pour le haut fonctionnaire; membre de la SER, cela suppose un intérêt pour l’histoire de la Révolution, et admirateur de l’œuvre de Kropotkine: cet homme ne saurait être complètement mauvais.

Las! les excellentes dispositions dans lesquelles ce pedigree m’avait mis ont fondu comme neige au soleil. Je m’aperçois que j’ai omis de signaler la présence, avant l’avant-propos de l’éditeur, d’une préface «exclusive» nous dit l’éditeur (Atlande) de M. Gérard Filoche. Passons sur ses inutiles citations de Kropotkine (on s’apprête à le lire), et venons-en à l’essentiel de son propos:

Ré-éditer Pierre Kropotkine en 2019, La Grande Révolution, c’est aller chercher les gilets jaunes du XVIIIe siècle derrière la bourgeoisie, derrière les sans-culottes, derrière le tiers-état.

Pour ne pas être originale, l’idée d’une «concordance des temps» entre 89 et les Gilets jaunes me semble, comme le savent lectrices et lecteurs de ce blogue, pertinente. On aurait préféré qu’elle soit un peu développée par M. Filoche (à la place des citations de Kropotkine, par ex.). Quant à chercher «derrière le tiers-état», je vois mal de quoi il peut être question; les paysans – auxquels Kropotkine accorde une grande attention – en font partie.

J’en viens à l’avant-propos de l’éditeur.

Croira-t-on que son auteur a réussi l’exploit de le rédiger tout entier – et sauf erreur de ma part sa «kyrielle de notes» pareillement – sans écrire une seule fois l’adjectif anarchiste?!

Anarchisme, pas davantage!

N’allez pas penser que M. LaFaye-Moses ignore les adjectifs en général. Rien que dans l’avant-propos, Kropotkine est qualifié de: écologiste, altruiste, populiste, socialiste, humaniste (pour ne citer que les terminaisons en «iste»). Mais le lectorat naïf ignorera qu’il est l’un des principaux théoriciens du communisme libertaire.

Ignorant tout jusqu’ici de l’identité véritable et de la vraie nature de M.LaFaye-Moses, je ne saurais dire s’il s’agit là d’une manifestation d’ignorance (j’en doute), d’une tentative éhontée de censure (elle viendrait bien tard! mais sait-on jamais: les staliniens, notamment, ont la rancune tenace, et cette manie d’effacer…).

Comme j’ai une tendance naïve à croire à la bonne volonté humaine, je me suis demandé si notre éditeur ne s’était pas tenu à lui-même le raisonnement suivant: «Je réédite ce beau livre de Kropotkine sur la Révolution; je lui souhaite la plus grande diffusion possible; pourquoi risquer de diminuer son écho en l’identifiant à un courant du mouvement ouvrier révolutionnaire, sous le mince prétexte que l’auteur lui a consacré sa vie?»

On retrouverait là cette fâcheuse tendance à couper la parole à l’auteur, mais au sens strict cette fois.

Quelle que soit la bonne hypothèse, cette incroyable bévue  ne va pas aider à la diffusion de l’ouvrage dans les canaux libertaires…

Cela dit, l’éditeur rend hommage au courage de Kropotkine, traître à sa classe (il est prince! Bakounine aussi d’ailleurs). «Transfuge de classe» écrit M. LaFaye-Moses, qui ajoute: « Nous empruntons évidemment le terme, magnifique mais rarement utilisé, à la romancière Annie Ernaux».

On l’emprunte bien où l’on veut, mais on ne peut laisser penser au lecteur que c’est Annie Ernaux qui l’a inventé, alors qu’elle a pris cette notion chez Bourdieu (dont elle ne cache pas qu’elle s’est inspirée de lui).

Ensuite, notre éditeur s’interroge sur la présence possible chez le Kropotkine d’Autour d’une vie (ses mémoires) d’un certain «racisme social». Le terme est fort, mais c’est qu’en effet, «à aucun moment dans le texte [Kropotkine] ne paraît se considérer comme un membre du peuple»! J’y vois moi, la preuve que Kropotkine était lucide, comme l’étaient ces autres transfuges dont le nom signifiaient «Celles et ceux qui vont au peuple».

Je me méfie bien davantage d’un Robespierre affirmant «Je suis peuple», peut-être très sincèrement, ce qui n’arrange rien.

Qui est persuadé d’«être peuple» quand il n’en vient pas et qu’il ne partage pas sa vie ne tardera pas à glisser un article monarchique entre lui et l’objet de son identification fallacieuse. L’État, c’est moi! – Je suis le Peuple. Le seul Peuple, c’est moi! Donc moi seul sait ce qu’il est véritablement (facile, c’est moi!), ce qui est bon pour lui, ce qui est digne de lui… Et aussi quand il se trompe, s’abuse lui-même, oublie sa propre dignité, à laquelle on le rappellera, sévèrement s’il le faut. Qui s’aime bien…

Venons-en maintenant au reste de l’apport de l’éditeur, en l’espèce des notices biographiques sur certains des personnages cités par Kropotkine et des indications bibliographiques

Le moins que l’on puisse dire est que le (certes gros) travail manque de rigueur et de cohérence. Puisqu’il s’agit d’éclairer un texte déjà ancien par des notes et des pistes bibliographiques actuelles, il aurait fallu coller un peu plus (pas difficile!) aux publications et aux recherches récentes. Aller chercher des données sur l’Enragé Théophile Leclerc dans le Dictionnaire historique de la Révolution française (l’excellent Roland Gotlib n’y est pour rien!) quand on prétend connaître mon blogue, et donc mes publications n’est pas sérieux. Ou alors, c’est au contraire une – mauvaise – plaisanterie.

Puisque la biographie de Jacques Roux par Walter Markov est citée en bibliographie, comment expliquer l’absence d’une notice sur le curé des Gravilliers, par ailleurs mentionné dès l’avant-propos?

Puisque l’éditeur semble sensible à l’importance donnée par Kropotkine au «dévoilement de la lutte des classes» (Avant-propos, p. 28), comment expliquer l’absence des textes de Daniel Guérin dans la bibliographie, où traînent pourtant un livre sur Madame du Barry (!) et un autre d’Edwy Plenel sur le dictionnaire de Maitron… (Pourquoi pas la liste des commissions?)

La mention – louable et pertinente – du récent article de Serge Aberdam sur la démocratie et la démocratie directe (reproduit sur ce blogue) paraît, du coup, presque incongrue!

Et le texte de Kroptkine me direz-vous?

Je n’avais pas, hélas, le temps nécessaire pour saisir cette occasion d’une énième relecture complète.

Mais il est bien aussi passionnant qu’on vous le dit, et très abordable, même si sa documentation commence à dater sérieusement. Il est l’une des voies d’entrée recommandables dans l’histoire de la Révolution française (avec Bourgeois et bras-nus, de Daniel Guérin, rééd. Libertalia). Il accorde pour la première fois une attention particulières aux révoltes paysannes. Il a connu un destin éditorial particulier, bien davantage lu et apprécié en Allemagne, dans le mouvement socialiste et révolutionnaire, qu’en France.

La dispensable préface de M. Filoche aurait d’ailleurs avantageusement pu être remplacée par une bibliographie des autres textes de Kropotkine disponibles en français et des travaux le concernant, notamment ceux de Renaud Garcia, dont je signalais il y a peu une conférence sur l’anarchiste russe.

Portrait de Pierre KROPOTKINE (1842-1921)

Pastel (55 x 71 cm) de Vladimir BAKLANOV (1994). Emprunté sur Cartolist.

Kropotkine Pierre, La Grande Révolution, Éditions Atlande, 736 p., 19 €.

Statut de l’ouvrage: envoyé en service de presse par l’éditeur.

Ajout.

J’ai omis de signaler qu’on peut se faire une idée du texte de Kropotkine grâce à des extraits en ligne à cette adresse.

________________

Un courrier de Arno LaFaye-Moses

« Nous sommes heureux que le livre ait retenu l’attention du blog, même si le post n’est pas exempt d’erreurs – dont certaines, qui tiennent aux intentions prêtées à l’éditeur, sont en tout état de cause naturelles. 

La remarque sur Annie Ernaux et la notion de «transfuge de classe» me gêne davantage: «Transfuge de classe» écrit M. Lafaye-Moses, qui ajoute: “Nous empruntons évidemment le terme, magnifique mais rarement utilisé, à la romancière Annie Ernaux”. On l’emprunte bien où l’on veut, mais on ne peut laisser penser au lecteur que c’est Annie Ernaux qui l’a inventé, alors qu’elle a pris cette notion chez Bourdieu (dont elle ne cache pas qu’elle s’est inspirée de lui).»

Outre que j’aurais tendance à penser que non seulement on emprunte à qui l’on veut mais que l’on peut aussi «laisser penser au lecteur que c’est Annie Ernaux qui l’a inventé» [ce qui n’est d’ailleurs pas forcément mon intention] si on le juge opportun – s’exposant à recevoir en retour des citations détaillées de Bourdieu voire d’auteurs (très) antérieurs et moins médiatisés –, en l’espèce l’intention de l’éditeur était de rendre hommage à Annie Ernaux qui lui a fait découvrir le terme et qui, aujourd’hui encore, en 2019, sait en tenir haut les couleurs – l’auteur de ces lignes, transfuge de classe lui-même (comme peut-être l’auteur de ce blog, Mme du Barry, etc.), connaît et admire l’œuvre de Bourdieu; il l’a peut-être (certainement) parcouru trop vite car la notion de «transfuge de classe» n’est pas de celle qui a retenu son attention dans les écrits du sociologue.

 La parole pour terminer à Annie Ernaux, tirée d’un entretien publié le 30 avril dernier par le site internet de la CFDT et sobrement intitulé «Annie Ernaux : transfuge de classe». Pierre Bourdieu n’y est pas cité. En revanche, on trouve ce paragraphe qui parlera peut-être à certains: «J’ai [c’est Annie Ernaux qui parle] écrit cette phrase sur laquelle on m’interroge souvent: “J’écrirai pour venger ma race.” Je voudrais m’en expliquer ici. Les transfuges de classe vivent souvent une situation difficile parce qu’ils ne se sentent pas à leur place dans le milieu d’arrivée. Lorsque l’on est issu de la classe populaire et que l’on fait des études, on venge sa lignée, certes. C’est la première chose et elle est nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Si vous n’en faites qu’un instrument pour soi, cela ne servira à rien. J’ai employé le mot race parce que c’est l’impression d’appartenir à un autre monde. Alors j’écris, je lutte, je dénonce. Si on ne fait rien, il ne se passera rien».

Arno LaFaye-Moses