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Je trouve dans un numéro du Journal des hommes libres de tous les pays un compte rendu – qui m’était inconnu – d’une cérémonie qui se serait tenue le dimanche 4 août 1793, à la «Société fraternelle des deux sexes».

Cet intitulé peut désigner aussi bien la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe que la Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires, l’une et l’autre étant régulièrement confondues par les libellistes. C’est le rôle joué par Pauline Léon qui m’intéresse, laquelle se trouve précisément être membre des deux sociétés, et cofondatrice de la seconde.

Le Vachard mentionné est probablement Jacques Louis Vachard, colporteur, membre du Conseil général de la Commune (qu’il doit représenter), élu administrateur du département en janvier 1793. Mittié fils est probablement le représentant des Cordeliers, dont il fait partie et où Marat l’a désigné parmi les «bons patriotes» en juin 1791 (De Cock, Le Club des Cordeliers, n° 401, p. 827. À noter que Mittié père est également un sans-culotte en vue, et que c’est peut-être lui que visait Marat). Pauline Léon a pu être gênée par la nécessaire coexistence pacifique avec Legendre, que l’Enragé Théophile Leclerc (qu’elle a rencontré, dont elle est peut-être déjà l’amante, et dont elle sera l’épouse) a attaqué aux Jacobins quelques mois plus tôt.

Le libelliste donne à Pauline un rôle au moins égal à celui de Legendre dans la cérémonie – il est vrai qu’elle est certainement porte-parole de la société invitante – et la flatte outrageusement, dans des termes que je qualifierai de proféministes essentialistes: «Tous ces discours seront imprimés, et l’on trouvera dans celui de la citoyenne Léon cette finesse d’observations qui n’appartient qu’aux femmes, et ces nuances philosophiques et délicates, que peu d’hommes partagent avec elles.»

Je ne connais pas la brochure ainsi annoncée; j’ignore si elle a effectivement été imprimée, mais ce sera peut-être l’objet d’une découverte ultérieure…

 

Journal des hommes libres de tous les pays, ou le Républicain, n° 279, 7 août 1793, p. 1190.

« Dimanche s’est faite l’inauguration des bustes de Michel Lepelletier et de Jean-Paul Marat, à la société fraternelle des deux sexes, réunis aux ci-devant Jacobins Saint-Honoré.

Cette cérémonie a été accompagnée du recueillement qu’elle inspiroit. Des députations de la convention nationale, de toutes les autorités constituées et sociétés populaires de Paris y ont assisté, Vachard : la citoyenne Léon, Mittié fils, Legendre et quelques autres orateurs ont jetté quelques fleurs sur la tombe de ces deux martyrs de la liberté et de leurs opinions républicaines.

Ces discours ont été entremêlés de chants funèbres, du ton le plus touchant, le plus attendrissant, exécutés par les aveugles, dont les talens en ce genre étonnent toujours sans jamais fatiguer. Nous ignorons le nom du compositeur de la musique, mais nous pouvons assurer qu’elle fait honneur à sa sensibilité.

Plusieurs traits de la vie de Marat, inconnus même au plus grand nombre des citoyens de Paris, ont été publiés par Legendre, et n’ont servi qu’à faire regretter davantage la perte de cet infatigable ami des malheureux.

Marat n’est plus, s’est écrié Legendre : il ne sera jamais remplacé ; consolidons la république, a dit la citoyenne Léon, fondons, assurons pour toujours le bonheur de nos concitoyens ; c’est la seule manière de le venger digne de lui.

Tous ces discours seront imprimés, et l’on trouvera dans celui de la citoyenne Léon cette finesse d’observations qui n’appartient qu’aux femmes, et ces nuances philosophiques et délicates, que peu d’hommes partagent avec elles. »