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À travers environ 200 documents originaux provenant en grande partie des fonds du Châtelet de Paris mais aussi de la bibliothèque de l’Arsenal, la prochaine exposition des Archives nationales qui se déroulera à l’hôtel de Soubise, illustre l’émergence d’une police professionnalisée à Paris et dans les villes en pleine expansion du 18e siècle.

Au XVIIIe siècle, les villes d’Europe, en pleine expansion et au centre d’intenses transformations politiques, socio-économiques et culturelles, sont confrontées à des problèmes identiques : l’insalubrité, l’approvisionnement, des circulations croissantes d’hommes et de marchandises. Pour les princes et les autorités urbaines, la police devient un nouveau mode de gouvernement des villes. Paris occupe une place de choix dans cette histoire, car Colbert et Louis XIV ont doté la plus grande ville du royaume d’un lieutenant de police dès 1667. Mais la « modernité policière » n’a pas eu qu’un seul et unique laboratoire : les transformations parisiennes sont inséparables de celles des autres villes françaises et des capitales européennes, de Londres à Naples, en passant par Genève et Madrid.

Le siècle des Lumières est en matière de police un moment d’échanges intenses, de réflexions et d’expérimentations.
Dans les capitales des « despotes éclairés » ou dans l’Écosse d’Adam Smith, les transformations de la police sont inséparables de l’optimisme du mouvement des Lumières. Certains responsables de l’ordre public font même de la police une « science du bonheur », destinée à assurer la « félicité des hommes en société ». Pour les administrateurs et les magistrats épris de certaines idées des Lumières, la police est conçue comme une institution « amélioratrice » et un instrument au service du progrès et du développement urbain.

L’exposition a ainsi l’ambition d’illustrer cette rencontre entre la police et les Lumières, sans prétendre les confondre.
Car cette police d’Ancien Régime a aussi son côté sombre renvoyant à une organisation sociale violemment inégalitaire. C’est pourquoi elle n’hésite pas, notamment à Paris, à utiliser des moyens de lutte expéditifs contre tous ceux qui sont considérés comme indésirables : mendiants et vagabonds, migrants mal insérés, prostituées, imprimeurs, écrivains et pamphlétaires, fils libertins, épouses débauchées, enlevés, enfermés sans autre forme de procès. La sûreté des bons citoyens a pour revers un arbitraire policier qui nourrit les réticences, les colères et parfois les rébellions de tous ceux que la vie fragile menace. L’enfermement par ordre du roi – sous la forme des lettres de cachet – frappe le faible comme le puissant à Paris grâce à l’effroyable efficacité de la police. L’arbitraire, l’opacité de la police comme son recours à l’espionnage, sont de plus en plus débattus et critiqués en France comme en Europe à la fin du XVIIIe siècle, afin de borner et de placer sous contrôle ses moyens accrus et ses agents tout-puissants.

Par les débats toujours actuels qu’elle suscite sur les libertés, le pouvoir de l’administration ou celui des juges, la censure et la régulation des nouveaux médias, l’intervention des pouvoirs publics dans le domaine des produits de première nécessité, la police du xviiie siècle interroge aussi notre temps.

L’exposition entend raconter ce chapitre inédit de l’histoire du gouvernement des hommes en Europe : apparition des policiers professionnels et spécialisés, dont les premiers « détectives » ; création de forces dévolues à la sécurité publique ; volonté de quadrillage des territoires urbains, recours croissants à des instruments écrits de gestion des populations. Elle embrasse aussi l’immense périmètre des « matières de police » ; en effet, dans une conception très large du maintien de l’ordre, la police touche aux domaines les plus divers, des règles du travail et du marché jusqu’aux bonnes mœurs, de la lutte contre le vol à la propreté des rues, de la surveillance de l’opinion à la santé publique.

Enfin, l’exposition accorde une place particulière aux gestes et aux mots des hommes et des femmes du peuple, et à leurs sentiments mêlés, entre attentes de justice, craintes et colères, à l’égard d’une police qui se veut porteuse d’ordre et de « civilisation ».

À noter que cette exposition et son catalogue «empruntent» le titre d’un livre de Nicolas VIDONI paru chez Perrin en 2018: