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Je reproduis ci-dessous le début de l’introduction du mémoire de Helder Mendes Baiao sur l’œuvre de Bronislaw Baczko, disparu en septembre 2016.

Vous pouvez télécharger ici-même l’intégralité du mémoire (Université de Lausanne).

Nous avons décidé de réaliser ce travail sur l’utopie chez Bronislaw Baczko pour de multiples raisons, que nous allons tenter de définir ci-dessous, afin d’expliciter notre démarche. À un intérêt personnel important pour l’auteur en lui-même et à une fascination pour sa méthode, en particulier pour la conceptualisation du passage entre sensibilités et figures intellectualisées, se conjugue une interrogation sur le XVIIIe siècle et principalement pour le bouillonnement de l’imaginaire social dans les années précédant la Révolution française. À notre connaissance, l’acte d’imaginer antérieur aux périodes révolutionnaires (et pendant ces crises de société) est mal connu et n’a été jusqu’ici que peu étudié, la «responsabilité» en incombe très certainement à la domination de l’histoire économique et sociale sur ce genre de questions. De plus, pendant de nombreuses décennies, l’imagination historiographique sur ces problèmes a elle-même été orientée par des interprétations de type marxiste, or celles-ci ne laissent que peu de place à l’imaginaire et à la créativité dans l’histoire. Par rapport à ces questions, il nous paraissaient donc important d’étudier un historien qui a consacré sa carrière académique à leur compréhension.

De plus, il n’existe pas en langue française de travaux d’ensemble sur Baczko et l’école de Varsovie, or Bronislaw Baczko est un dix-huitiémiste de renommée mondiale, ce que rappelle justement Michel Porret, collègue et ami de l’historien polonais, dans l’introduction d’un article qu’il lui dédie: «Depuis la fin des années 1950, Bronislaw Baczko renouvelle l’histoire intellectuelle, culturelle et politique d’une période qui va des Lumières à Marx, avec au centre le moment révolutionnaire de 1789. Il en montre l’enracinement idéologique dans l’imaginaire utopique qui irrigue la pensée politique du siècle de Voltaire. Il éclaire le moment de la Révolution française dans ses racines, sa culture, sa sociabilité, ses pratiques et son héritage politiques jusqu’à aujourd’hui.»

Notre objectif a donc été, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, de tenter de remédier en partie à cette lacune, en nous penchant sur la méthodologie avec laquelle Bronislaw Baczko aborde l’étude de l’imaginaire utopique et social.Pour ce faire, nous nous sommes essentiellement penchés sur les écrits qui ont été publiés sur l’historiographie polonaise ainsi que sur les propres interviews (dont un entretien qu’il nous a accordé à nous-mêmes) de Bronislaw Baczko sur son travail. Au sein de ces conférences l’historien de Varsovie revient longuement sur la pratique de l’histoire en Pologne stalinienne, de même que sur les raisons qui l’ont poussé à travailler sur Rousseau, l’utopie et le XVIIIe siècle. En ce qui concerne les autres parties de notre travail, en particulier sur l’histoire de l’analyse de l’utopie, nous avons essentiellement procédé par comparaison. Nous avons ainsi selectionné des travaux ayant une importance dans tel ou tel cadre de réflexion nous concernant, et avons rapproché leur approche méthodologique avec celle du Professeur Baczko, afin de mettre en relief les nuances, les particularités, et principalement les divergences des différentes approches.

En suivant cette procédure nous avons décidé d’emblée de ne pas présenter une étude systématique, premièrement parce que nous estimons que la matière a déchiffrer était trop importante pour rentrer dans le cadre de notre étude, et, de plus, parce qu’il nous semblait plus important de véritablement aborder des différences significatives qui seraient plus à même d’apporter des éléments de comparaison concrets et intéressants.

Notre espoir est ainsi que les diverses études sur l’utopie abordées ici permettront au lecteur de se faire une idée du foisonnement interprétatif que celle-ci a engendré, et qu’il disposera par la même occasion de quelques jalons lui permettant de reconstituer l’histoire de leur étude et les particularités de cette dernière.

Le premier rapport que nous avons entretenu avec l’œuvre de Bronislaw Baczko, l’utopie et les Lumières a été de nature politique. Nous essayions de comprendre comment l’aspiration à un monde nouveau avait pu entrer par la grande porte de l’Histoire lors de crises révolutionnaires. C’est-à-dire, que bien avant la mise en place des acteurs politiques et des forces sociales, quels éléments avaient donc bien pu, petit à petit, pousser les hommes vers l’action? Quel genre de phénomènes avait donc rendu possible la prise de conscience que le monde pouvait être transformé?

Par rapport à cela, nous pensions, et pensons toujours, que l’utopie et l’imaginaire social au sens large jouent un rôle important dans les transformations, relativement violentes ou apaisées, que les sociétés connaissent principalement d’elles-mêmes. Néanmoins, à mesure que nous avancions dans notre travail, l’aspect politique s’est peu à peu retiré de nos interrogations principales et ceci probablement grâce à une meilleure connaissance de notre sujet et de la méthodologie historique de Baczko.

Il nous semble important de souligner ce point, car si nous sommes partis d’une question que nous pourrions formuler ainsi: Comment l’utopie parvient-elle à changer le monde? Nous avons bifurqué par la suite vers «quelque chose» de plus culturel, de plus éclaté et de plus ouvert; que nous pourrions retranscrire de façon provocante par: Pourquoi il y a-t-il quelque chose plutôt que rien?

Ceci afin de saisir et de mettre en avant que bien plus qu’un rouage d’un mouvement politique ou social, l’utopie est davantage l’une des réponses possibles, spontanée ou non, face à une situation complexe et éventuellement déstabilisatrice. Contrairement à un programme d’action, l’utopie n’est pas toujours une démarche consciente (même si elle peut le devenir), elle n’est pas non plus la réponse explicite à un problème concret (mais cependant rien n’empêche qu’elle évolue en ce sens dans la conscience de ceux qui y répondent), de même qu’elle n’est pas une prévision sur le futur (pourtant, elle peut fort bien accueillir le cadre de pensée à travers lequel on décrypte le futur).

Heureuse utopie! Dès ta formulation tu as été et continues à rester le pays de nulle part. En ce sens l’utopie est un phénomène profondément humain et culturel qui ne saurait tolérer la moindre instrumentalisation dans son étude. Dès qu’une méthode d’observation devient trop restrictive il y a tout un pan de la substance utopique et de sa compréhension qui commence à lui échapper.

Cette erreur n’est pas celle de Bronislaw Baczko, qui a su conserver son objet d’études suffisamment ouvert et qui a saisi qu’il fallait s’adapter à sa fluidité pour l’explorer. Nous tenons donc ainsi à lui rendre hommage dans ces quelques lignes. Par la même occasion, nous tenons nous-mêmes à affirmer que, même si le résultat ne correspondra probablement pas toujours aux attentes, nous avons également essayé de garder le «champ des possibles» ouvert et avons tenté de ne rien fracturer ou distordre dans la présentation que nous faisons sur le Professeur Bronislaw Baczko et sur son idée de l’utopie. […]

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