Étiquettes

, ,

Il n’y a pas que les crocodiles qui font les frais des fantaisies des « créateurs » de l’industrie du luxe et de leur clientèle; ce sont aujourd’hui des manuscrits de personnages célèbres de l’histoire qui sont découpés en minuscules carrés (160 pour une lettre de l’empereur Guillaume III) et intégrés à une partie «cachée» d’un sac à main, dit «sac mystère». Il s’agit donc d’un objet féminin puisque, assure la marque Sekrè, « chaque femme a besoin d’un secret ». En l’espèce chacune des heureuses (?) propriétaires pourra se comparer à un meuble, le «secrétaire à secret» (dont un compartiment est caché et s’ouvre en déclenchant un ressort), et à son gré, soulever ou non, à l’intention de son interlocuteur (ou interlocutrice) la languette de cuir qui recouvre le très précieux document. Je n’insisterai pas sur la dimension (pauvrement) érotique du dispositif.

Chaque pièce est ensuite scellée dans un panneau acrylique pour la protéger des rayons UV élevés, des dommages mécaniques et contre les éclaboussures d’eau et finalement intégrée dans nos sacs à main de luxe.

Les personnages sont choisis pour couvrir un large spectre, depuis des personnages historiques jusqu’à des vedettes de l’écran (Brigitte Bardot, Marlène Dietrich) en passant par des écrivains (Dickens, Casanova).

Sekrè se targue rien moins que d’une démarche féministe puisque…

…les offres d’investissement spécifiques pour les femmes ont été très limitées jusqu’à présent. La raison principale: il n’y a pratiquement pas de devis contraignant pour les produits «typiquement féminins» tels que les bijoux ou les accessoires, comme c’est le cas pour les voitures ou les navires, par exemple. Il est donc très difficile de donner de sérieux conseils en investissement à long terme.

Le fabricant est pris dans une contradiction puisqu’il doit à la fois se justifier de son saccage en expliquant qu’il ne détruit que des pièces sans intérêt historique ou artistique et promettre aux acheteuses que leur sac à 1 750 euros (ordre de grandeur) l’unité va prendre de la valeur. Ainsi, la série «Reine Victoria» aurait triplé de valeur entre sa création et la première vente impliquant un des sacs.

Quiconque achète un sac mystère peut l’enregistrer gratuitement en ligne. Tous les acheteurs enregistrés sont régulièrement mis à jour en ligne sur l’évolution de la valeur de leur édition.

En fait, le prix même de l’objet rendu unique par l’inclusion du manuscrit est calculé en fonction de l’image de la marque (un peu comme si elle était cotée en bourse), de la demande concernant un personnage particulier (inutile de vous précipiter: Charles Lindbergh est «épuisé») et des algorithmes mis au point par le département marketing. De sorte que chaque item a un «prix initial» et un «prix actuel» (voir illustration ci-après). C’est à ma connaissance la première combinaison de cette nature entre un accessoire de mode, la vente d’œuvres d’art et, cerise sur le gâteau, des débris du patrimoine écrit.

La base est un algorithme qui recalcule le prix de vente actuel pour chaque édition tous les 14 jours en moyenne. L’évaluation est basée sur plus de 50 facteurs d’influence différents, résultant en d’innombrables combinaisons possibles. […]

Cela apporte des avantages importants à nos clients. Sur les marchés surpeuplés d’aujourd’hui, ce n’est guère un prix bas qui détermine si l’achat d’un produit de luxe est réellement un bon investissement. Il est beaucoup plus important de savoir si «l’objet du désir» présente une performance de valeur stable et ouvre ainsi la possibilité de le revendre plus tard à un prix attractif.

L’historien Paul Chopelin remarquait justement, en signalant la chose sur Twitter, que «au-delà des enjeux patrimoniaux, cette affaire en dit long sur la persistance des démarches reliquaires dans des sociétés sécularisées qui ne cessent de réinventer du sacré: la relique est ici signe de distinction par sa rareté, tout en donnant un supplément d’âme à l’objet.»

On peut ajouter que le fétichisme de la marchandise a ici repoussé une nouvelle limite, tout en avouant une fois de plus la logique capitalistes: créer de la valeur (abstraction) par la mise en pièces de ressources concrètes.

Ajoutons la touche de ridicule qui convient à pareille entreprise: le cuir des «sacs mystère» est – après tannage – traité au «vrai champagne», ce qui lui donne nous-dit-on un volume et une douceur sans égal. Il n’est pas précisé si l’entretien au jus de caviar est recommandé.

PS. les articles publiés sur ce produit si particulier faisant partie, comme nous l’avons vu, des variables utilisées pour en déterminer le prix, on ne peut consulter librement le dossier de presse sur le site du fabricant. Il faut s’inscrire en fournissant un ensemble de renseignements, ce dont je me suis dispensé.