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«Trois spécialistes en épidémiologie de l’université de Toulouse, associée à l’Inserm, présentent dans une tribune au Monde un éclairage éthique sur le traçage numérique de la propagation du Covid-19, entre intérêt public et libertés individuelles[1]

Telle est la présentation par le quotidien de déférence d’une tribune publiée le 27 avril dernier à propos d’une application, validée depuis par la CNIL, et qui devrait être votée demain par les députés.

Les signataires plaidaient pour le recours volontaire à une application smartphone «de traçage numérique [qui] aurait pour objectif de rendre la recherche et la notification des contacts instantanées dès la confirmation du cas par le propriétaire du téléphone portable.» On sait que de telles applications permettent déjà à des client·e·s connecté·e·s de sites de rencontres de repérer dans leur voisinage immédiat d’autres adhérent·e·s éventuellement disponibles. Peu importe que le croisement de ces différentes applications apparaissent comme une manière intelligente de gagner du temps et de préserver sa santé, ou au contraire comme un cauchemar ridicule dans lequel les abonné·e·s/affilié·e·s seraient «bippé·e·s» à longueur de journées («♥Célibataire à dix heures. ♣Zut, contagieuse!»).

Ce qui m’intéresse ici – et que je souhaite souligner sur ce blogue pour des raisons qui apparaitront évidentes à toutes et à tous – est d’une part la menace contenue dans un texte qui insiste par ailleurs sur les innombrables garanties dont devrait être entourée la mise en place de l’application souhaitée, et d’autre part le fait que cette menace passe par ou vise le démantèlement de la devise républicaine: «Liberté, Égalité, Fraternité». (Je souligne certains passages).

En définitive, cette stratégie qui pourrait conditionner un assouplissement du confinement à venir doit donc s’accompagner d’une vigilance éthique et de transparence sociétale afin de tendre vers un équilibre entre l’intérêt public et les libertés individuelles qui évitera la nécessité d’une surveillance coercitive.

Cet impératif sanitaire marque une bascule de notre mode de vie et manière de concevoir le monde, où notre individualisme des Lumières doit s’effacer pour une culture plus holistique qui privilégie l’ensemble à l’individu.

L’intention n’est pas d’imposer cette technologie comme un changement permanent à notre société mais, en raison de ces circonstances pandémiques, il nous semble nécessaire et justifié de protéger la santé publique, quitte à substituer au terme « liberté » de notre devise française, temporairement, le temps de la crise sanitaire, celui de « responsabilité » pour chacun d’entre nous.

C’est au fond, et malgré ses limites par ailleurs, tout à l’honneur de la devise républicaine que l’on songe à l’amputer quand on souhaite restreindre les libertés.

Quant au caractère «provisoire» des mesures liberticides – récemment prôné par un ancien président de la République pourtant mal placé pour donner des leçons en ce domaine – l’expérience des trente dernières années montre que c’est un leurre. Chaque «loi d’exception» a laissé dans le droit commun des sédiments dont la combinaison constitue le plus formidable arsenal de terrorisation jamais connu, à côté duquel la pire «loi des suspects» ressemble à des vœux de nouvel an. Les expériences temporaires, elles, servent de laboratoires techniques et de ballons d’essai psychologiques.

Si la devise «Liberté-Égalité-Fraternité» mérite d’être restaurée, c’est en lui re·donnant davantage de contenu et non en substituant à chacun de ses termes une notion qui conviendrait mieux aux adversaires des Lumières.

[1] Les signataires : Jérôme Béranger, fondateur d’ADEL (Algorithm Data Ethics Label), chercheur (PhD) associé à l’UMR 1027 Inserm/université Toulouse-III-Paul-Sabatier (équipe Bioethics) ; Stéphane Oustric, médecin généraliste et professeur des universités UMR 1027 Inserm/université Toulouse-III-Paul-Sabatier ; Emmanuelle Rial-Sebbag, directrice de recherche Inserm, responsable de l’équipe Bioethics, laboratoire d’épidémiologie et d’analyses en santé publique (LEASP) UMR 1027 Inserm/université Toulouse-III-Paul-Sabatier.