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Je republie ci-dessous une tribune accueillie par Le Monde du 2 avril dernier. Ses autrice et auteurs, Laure Desprès et André Tiran (économistes) et Serge Aberdam (historien) s’appuient sur l’exemple des assignats émis pendant la Révolution française, tel qu’analysé par Semion Anissimovitch Fal’kner, pour estimer qu’un pouvoir politique peut réguler une économie d’émission afin de compenser les effets néfastes de l’émission sur l’appareil productif et sur la répartition des richesses et des revenus.

Laure Desprès et Serge Aberdam sont coéditeurs de la traduction récente du livre de Fal’kner Le papier-monnaie dans la Révolution française parue aux Classiques Garnier (la traduction est d’Alexis Berelowitch.)

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Le débat actuel sur la question du financement monétaire de la dette publique renvoie à diverses expériences passées, notamment celle des assignats émis en 1789 et devenus monnaie en 1791. L’actuelle doxa veut que cette émission ait été désastreuse alors que jusqu’au milieu du XIXe siècle, un grand nombre de républicains continuèrent à soutenir l’expérience des assignats et émirent un jugement moins critique.

D’ailleurs en 1919, dans Le Papier-monnaie dans la Révolution française, un économiste russe Semion Anissimovitch Fal’kner (1890-1938) a soutenu l’émission des assignats :

– D’un point de vue politique: sans eux, la Révolution française n’aurait pas été en mesure de résister à la coalition des monarchies européennes et de financer l’effort de guerre.

– D’un point de vue monétaire: une émission monétaire débridée dans une période de crise majeure ne débouche pas automatiquement sur un krach.

– D’un point de vue social et économique: l’émission monétaire n’engendre pas inévitablement un effondrement de la production et un appauvrissement généralisé.

Une théorie originale

Semion Anissimovitch Fal’kner a entrepris son étude en 1916, au moment où le gouvernement tsariste a choisi de financer l’effort de guerre par émission monétaire. Elle fut publiée en pleine tourmente révolutionnaire, alors que la guerre civile et l’hyperinflation battaient leur plein. L’ouvrage n’a jamais été traduit, sauf très partiellement en allemand. Une traduction en français (Classique Garnier, 536 pages, 49 euros, janvier 2021), vient enfin combler cette absence.

Fal’kner a élaboré une synthèse des recherches historiques de son temps sur les assignats, ainsi qu’une théorie originale de ce qu’il appelle une économie d’émission. Pour lui, le financement monétaire des déficits publics, dans une période de crise aiguë, impacte l’économie réelle et la répartition des richesses entre les groupes sociaux, créant un système sui generis, qui fonctionne selon ses propres lois socio-économiques.

L’Ancien Régime avait laissé une très lourde dette publique, et la capacité d’emprunter du nouveau pouvoir révolutionnaire était quasi inexistante, les impôts rentrant très mal. Dans une situation de crise extrême, les bourgeois révolutionnaires n’hésitèrent pas à opérer une redistribution radicale des richesses en nationalisant les biens de l’Église, consolidant ainsi leurs propres créances sur l’État.

Fondamentalement, Fal’kner considère l’émission de papier-monnaie comme une forme d’imposition, la plus puissante qui soit, à la disposition des États affaiblis. Chacun va chercher, en se débarrassant au plus vite de ses billets, à transférer le poids de cet impôt sur quelqu’un d’autre. Finalement, l’impôt d’émission pèse sur les plus pauvres.

Famine de monnaie

Ceux-ci peuvent toutefois résister s’ils réussissent à infléchir le rapport de force en leur faveur. En effet, sous la pression populaire, des municipalités décident ou sont contraintes de fixer le prix du pain et quelquefois de la viande, tout en organisant un système local de rationnement qui concerne toute la population, riches et pauvres.

Ce mouvement de socialisation du commerce des produits de première nécessité débouche sur le vote, en septembre 1793, par la Convention, d’une loi établissant le «maximum général» des prix. Tous les acteurs économiques cherchent à protéger leur pouvoir d’achat en se débarrassant de leur encaisse monétaire qui se dévalorise : la vitesse de circulation de la monnaie s’accélère et les prix augmentent.

L’État est contraint, pour maintenir ses ressources, d’émettre de plus en plus de billets. Ce n’est donc pas l’augmentation de la quantité de monnaie qui provoque la hausse des prix, mais l’inverse. En effet, les hyperinflations s’accompagnent toujours d’une famine de monnaie : devant le manque de moyens de paiement, des entreprises ou des municipalités émettent des monnaies locales, les billets de confiance, et même la fausse monnaie est acceptée sans problème.

Une hausse des prix n’est pas uniforme, elle dépend de l’augmentation de la demande solvable pour chaque type de bien: la structure des dépenses de consommation se déforme au détriment des biens les moins indispensables. L’appareil productif se réorganise et une nouvelle répartition des revenus et des patrimoines émerge.

Aucune limite

Ainsi, Fal’kner remarque que pendant la Révolution française, les groupes socio-économiques gagnants sont, par ordre décroissant : les détenteurs du capital marchand, puis ceux du capital industriel et enfin ceux du capital foncier. Ceux qui vivent des revenus du travail sont les grands perdants ; les paysans, producteurs de nourriture, résistant mieux que les travailleurs des villes.

Dans une économie d’émission, la valeur de l’unité de papier-monnaie repose essentiellement sur le besoin qu’a la société en moyens de paiement, car s’il existe une monnaie jugée «meilleure» par la population, telle que la monnaie métallique, elle va monopoliser la fonction de réserve de valeur. L’État doit donc défendre son propre papier-monnaie, par exemple en l’acceptant en paiement des impôts et des biens nationaux à égalité avec la monnaie métallique.

Pour Fal’kner, il n’existe aucune limite interne à l’émission monétaire ni à la hausse des prix. Le fameux krach des assignats ne provient pas d’une émission excessive de monnaie papier. Il se produit parce que le pouvoir politique, après Thermidor, a supprimé le cours forcé et abandonné ainsi la monnaie de la Révolution. Parallèlement, il a décrété la fin de la taxation des prix et la transformation du rationnement universel en système de charité, ce qui provoque la reprise des émeutes populaires.

On ne peut pas transférer telles quelles les conclusions de Fal’kner à notre économie et au financement monétaire des déficits par le «quantitative easing» [politique d’assouplissement monétaire]. Mais l’essentiel de son message mérite d’être rappelé : un pouvoir politique peut réguler une économie d’émission, et même il le doit, afin de compenser les effets néfastes de l’émission sur l’appareil productif et sur la répartition des richesses et des revenus. Une leçon encore d’actualité.

Serge Aberdam, ancien ingénieur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ; Laure Després, professeure émérite, université de Nantes, Laboratoire d’économie et de management (Lemna) et André Tiran, professeur émérite, université de Lyon-II, Laboratoire Triangle CNRS.

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Éventail réalisé avec des assignats. Musée Carnavalet.