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Le « cosmisme », qui est l’objet du livre de Michel Eltchaninoff, judicieusement édité par Actes Sud et Michel Parvenof (Solin) est une « reconstruction idéologique qui mêle nationalisme, goût pour l’occulte et New Age à la mode soviétique. » [p. 14] Je reconnais bien volontiers que je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce jour.

Le cosmisme est aussi vaste et riche en tendances et personnalités originales que le communisme lui-même. Il s’est incarné chez un Fiodorov, persuadé qu’à terme l’humanité saura récréer des individus disparus. Doux délire, peut-être, qui rejoint les modernes tentatives de conserver les corps de défunts dans des congélateurs améliorés, mais selon l’auteur : « Malgré sa religiosité débridée combattue par le marxisme officiel du parti bolchevique, la pensée de Fiodorov va irriguer une partie de la culture soviétique. » [p. 53] Il s’incarne encore, de manière plus inattendue, dans des revues d’avant-garde, telle Biocosmiste (Moscou) au début des années 1920 et L’immortalité (Pétrograd), interdite dès 1922 pour « pornographie ». Leurs animateurs veulent pousser une logique « anarchiste » jusqu’à contester l’autorité « naturelle » de la mort. [p. 95] On peut penser ici à certains textes de François Cavanna.

La conquête spatiale s’inscrit, de ce point de vue, dans le même élan vital sans limites qui doit pousser l’humanité à éradiquer la mort et à coloniser l’univers (d’où le titre du livre et l’image de couverture – voir ci-après).

Selon Michel Eltchaninoff, l’influence « cosmiste » s’est étendue, durant la Révolution russe, jusqu’à des cercles proches des dirigeants bolcheviques, et notamment Lénine. Elle imprègne ainsi la pensée du philosophe et futur chrétien Alexandre Bogdanov, d’Anatoli Lounatcharski, théoricien de l’art et commissaire du peuple à l’Instruction publique en 1925, de Maxime Gorki et de l’ingénieur Leonid Krassine.

C’est la partie de l’ouvrage qui m’a semblé la plus faible, mais il faut sans doute incriminer ma piètre connaissance de l’histoire du parti bolchevique. D’ailleurs, je ne saurais m’en plaindre, puisque c’est cet aspect qui a attiré mon attention sur le livre –comme je vais m’en expliquer en concluant.

Établissant, de manière convaincante cette fois, un continuum entre cosmisme et transhumanisme, Eltchaninoff en repère des signes tant chez Elon Musk, fournisseur de la Nasa et candidat récent au rachat de Twitter, que chez Vladimir Poutine soi-même, dont la déclaration suivante (février 2021) éclaire certains événements tragiques et récents : « Je crois à la passionarité, à cette théorie de la passionarité. […] La Russie n’a pas encore atteint son apogée. » [p. 32] La passionarité, que l’on croirait sorti de la même cervelle que la bravitude, équivaut à une « force vitale » dévolue à certains peuples, de Russie et Asie centrale (et voilà pourquoi votre fille est sourde à force de bombardements, alors que Kyiv aurait dû tomber en trois jours !).

Même si leur curiosité a été piquée – ce que je souhaite – certaines lectrices et lecteurs se demanderont peut-être pourquoi cette courte recension n’est pas publiée sur mon blogue généraliste Lignes de force plutôt qu’ici-même. Ou autrement dit : quel rapport avec la Révolution française et qui plus avec Robespierre ?

Je l’ai dit plus haut, ce qui a attiré mon attention sur le livre est la mention de plusieurs bolcheviques influents parmi les cosmistes ou les personnalités fortement influencées par ce salmigondis scientifico-mystique. Ces gens n’étaient pas « infiltrés » chez les Bolcheviques, ils étaient bolcheviques ou très proches d’eux, mais considéraient qu’une révolution qui éradique les anciennes croyances ne suffit pas : il faut au peuple une nouvelle croyance, un nouveau mysticisme. Comme l’on sait, Lénine était lui-même résolument opposé à une telle orientation, et les cosmistes se trouvèrent marginalisés.

Comment ne pas voir qu’il s’agit du reflet inversé de la situation française, lorsque Robespierre proclama, seul, la nécessité d’une croyance (en l’immortalité de l’âme – les cosmistes espèrent celle du corps) et tenta de lui donner les formes que l’on sait lors notamment lors de «la fête de l’Être suprême», entouré de collègues députés moqueurs et·ou grondant.

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Eltchaninoff Michel, Lénine a marché sur la lune. La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes, Solin-Actes Sud, 2021, 241 p., 21 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.