Recension du “Grand Soir” d’Aurélie Carrier, par Dominique Kalifa dans “Libération”

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Dominique Kalifa a publié dans Libération une recension de deux ouvrages traitant de l’imaginaire libertaire, dont Le Grand Soir d’Aurélie Carrier (Libertalia) déjà signalé sur ce blogue.

“La Femme et le Vote”, par Anna Mahé (1903)

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Mahé, Anna, Rose, Marie (1882-1960), institutrice, partisane d’une réforme de l’orthographe, compagne du célèbre militant individualiste Albert Libertad, pratiquante revendiquée de l’amour libre, elle assumera l’administration du journal L’anarchie (volontairement privée de capitale) aidée par sa sœur Armandine, pendant la détention de Libertad et au-delà. Auteure de très nombreux articles sur des sujets divers.

Le texte ci-dessous reproduit a été publié dans L’anarchie du jeudi 3 mai 1906. Pour se faire une idée de l’ambiance des jours qui suivent le 1er mai de cette année-là, on se reportera avec profit au récent livre d’Aurélie Carrier: Le Grand Soir (Libertalia).

Anna Mahé reprend l’argumentaire classique des anarchistes contre le vote comme soumission à l’autorité par délégation de souveraineté : « Nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait ».

Son article radiographie la divergence fondamentale d’analyse et de stratégie entre le mouvement féministe « suffragiste » et le mouvement révolutionnaire, y compris dans ses composantes féminines.

La femme et le vote

La femme doit voter

elle subit les lois et les impôts

Nous voulons le suffrage universel

Et non le suffrage unisexuel

 

Tel est, paraît-il, le texte d’affiches apposées par les membres d’un groupe féministe : La Solidarité des femmes.

J’espère bien que tous comprendront la logique, l’utilité absolue de cette revendication des femmes. Nous subissons les lois et les impôts. Ayons au moins la satisfaction et la consolation de dire : « Nous avons contribué à fixer le taux de ces impôts. Nous sommes au même titre que les hommes, le peuple souverain ; nous pouvons tous les quatre ans exprimer notre volonté en nommant nos maîtres, voire nos maîtresses. » J’ai l’habitude de ne voir autour de moi que des individus ayant mêmes intérêts et mêmes besoins, et pourtant aujourd’hui c’est en tant que femme, et surtout aux femmes que je voudrais parler.

Je voudrais dire :

« Femmes, pendant des siècles on t’a rudement tenue à la chaîne. Tu étais la bête domestique, sur laquelle on assouvit ses désirs, la bête qui doit servir le maître, élever les enfants et se tenir humblement à l’écart de toute question sociale.

Du temps où l’intelligence s’appelait « âme » on discuta longtemps pour savoir si tu avais une âme ; si tu étais un être inférieur, devant obéissance aveugle à ton maître.

Des siècles ont passé. Sous une forme moins rude, parce que la vie s’est affinée, que la brutalité s’est muée en plus d’hypocrisie, ton sort semble moins misérable. En réalité est-il de beaucoup supérieur au sort de la femelle des siècles écoulés ? Tu es encore l’inférieure, l’esclave qui ne sait que courber à son niveau l’homme qui vit près de toi.

Et cependant un désir d’affranchissement te vient. Tu oses te lever et dire : « Nous subissons les mêmes souffrances que les hommes, nous voulons avec eux chercher la vérité. »

Que de ricanements, que de colères accueillent cet éveil ! Que de railleries ! Ah ! Certes, les premiers pas sont hésitants. Tu en es encore au désir de t’affranchir, femme, et tu ne vois pas le peu de valeur des moyens que tu veux employer. Tu te dresses trop avec le désir d’être l’égale de l’homme d’avoir « les mêmes droits » sans t’inquiéter si « ces droits » ont une valeur réelle. Tu as contre ton œuvre la rancune sourde que tu as amassée depuis des siècles. Tu es féministe, parce que tu n’as pas su comprendre que l’homme souffrait autant que toi de cette dépendance où il t’avait tenue et qui l’abaisse lui aussi.

Tu veux aller voter, femme, tu veux nommer tes maîtres, avoir le même droit que l’homme à l’asservissement social. Réfléchis !… Regarde autour de toi. Tu souffres comme l’homme de l’arbitraire. Quelle est donc cette folie ?

Femme, sur les murs de Paris, sur les murs de toutes les villes tu devrais afficher ces mots :

« Quiconque vote se crée de maîtres. »

Nous souffrons de l’arbitraire des lois imposées par les maîtres.

Nous ne voulons pas plus du suffrage universel, c’est-à-dire du droit pour la femmes [sic] comme pour l’homme de choisir des maîtres que du suffrage universel actuellement en vigueur ; nous ne voulons pas du « droit » de vote puisque nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait.

 

Anne Steiner parle de quelques individualistes, dont Anna Mahé.

«Les femmes et le monde des “Annales”», par Natalie Zemon Davis ~ traduite par Christelle Rabier dans la revue “Tracés”

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Ci-dessous, résumé de l’article dont le texte intégral est en ligne ici.

Pour commander la revue papier, c’est ici.

Numéro coordonné par Anaïs Albert, Clyde Plumauzille et Sylvain Ville.

Cet essai analyse le rôle marginalisé des femmes dans les études historiennes des Annales de la première génération, en commençant par le travail de l’ethnographe et historienne juive autrichienne Lucie Varga et l’aide non rémunérée de Suzanne Dognon-Febvre et de Simone Vidal-Bloch. Il explore ensuite la formation supérieure et les carrières des femmes qui avaient un lien avec les Annales depuis leur fondation en 1929 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale : les deux autrices qui y ont publié des articles – Varga et Thérèse Sclafert, historienne économique –, les autrices des ouvrages recensés ou des recensions – Yvonne Bézard, historienne économique, Marie-Louise Sjœstedt, linguiste, Germaine Rouillard, égyptologue – sans oublier Eugénie Droz, spécialiste de la Renaissance, éditrice d’un livre de Febvre. L’École pratique des hautes études se révèle pour ces femmes un cadre accueillant pour l’acquisition de formation supérieure, sans conduire à un poste universitaire. Elles suivent des trajectoires professionnelles de bibliothécaire, d’archiviste, d’éditrice ou d’enseignante pour les élèves de Sèvres. Le texte se conclut sur une réflexion sur le tribut intellectuel payé dans leur travail respectivement par Lucien Febvre et Franck Borkenau à leurs épouses, Varga et Dognon.

“Noces révolutionnaires” ~ Le mariage des prêtres 1789-1815, par Xavier Maréchaux

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Présentation par l’éditeur de cet ouvrage disponible début juin en librairies. Éditions Vendémiaire, 192 pages, 19,50€.

« Je fus au séminaire d’une tristesse qui, à 16 ans, a bien peu d’exemples. » Le célèbre aveu de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, revenant sur les années où sa famille le contraignit à entrer dans les ordres, prend une résonance particulière à la lecture des milliers de lettres retrouvées dans les archives du légat du pape, le cardinal Caprara, envoyé en France sous le Consulat pour y négocier la « réconciliation » des prêtres mariés pendant la Révolution. Qui étaient ces hommes, révolutionnaires convaincus ou au contraire victimes de la « terreur religieuse », qui à partir de 1791 choisirent de célébrer leurs noces et de renoncer à leurs vœux ? Qui étaient leurs épouses ? Comment et de quoi ont-ils vécu, une fois leur union officialisée ? Pourquoi, surtout, une fois la paix civile revenue, la majorité d’entre eux a-t-elle refusé de rentrer dans le sein de l’Église?

Une analyse psychologique, politique et sociale saisissante, sur l’un des phénomènes les plus méconnus de l’histoire culturelle de la Révolution française.

Xavier Maréchaux est professeur d’histoire à la State University of New York. Étudiant de Michel Vovelle à l’Université de Paris I, il a travaillé sous sa direction sur la déchristianisation de l’an II. Ses recherches ont pour objet les processus de sécularisation de la société française, du XVIIIe siècle à nos jours.

«Comment les révolutions débutent», & autres textes, par Albert Mathiez ~ Supplément: «Comment on fabrique leur légende dorée»

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Yannick Bosc et Florence Gauthier ont eu l’excellente idée, en cette année du centenaire de la Révolution russe, de rééditer en un petit volume les textes de l’historien Albert Mathiez consacrés à la comparaison entre les révolutions russe et française.

Éditions Critiques, 139 pages, 14 €.

Je reproduis ci-dessous l’un des textes du recueil qui vaut pour toutes les révolutions: «Comment les révolutions débutent», initialement publié dans L’Humanité du 6 août 1921.

Par ailleurs, on trouvera après le texte de Mathiez un passage du recueil à propos duquel je me perds en conjectures et espère les lumières des auteurs…

Comment les révolutions débutent

Mon ami le sceptique, qui se proclame réaliste, me dit en souriant : Les affaires de la révolution vont mal ! L’émiettement des forces ouvrières fait des progrès. Voici que Moscou jette un ferment de division parmi les syndicalistes révolutionnaires. Allons, ce n’est pas encore pour demain !

Et moi je lui réponds : les révolutions ne sont pas l’œuvre des chefs. On ne fait pas une révolution comme on fait une émeute par un coup de main préparé. Les révolutions se déclenchent toutes seules. Elles déconcertent par leur soudaineté toutes les prévisions. Les chefs n’apparaissent et n’exercent sur elles leur action qu’une fois qu’elles ont éclaté. Exemple : la Révolution française et la révolution russe.

En 1789 il n’y a pas en France de partis ni de journaux. Aucune trace de complot ni d’organisation. En vain, quelques historiens réactionnaires ont soutenu après coup le contraire. Augustin Cochin, qui a repris à son compte la vieille thèse de complot formulée par le jésuite Barruel, a été obligé d’avouer, dans son étude sur la campagne électorale de 89 en Bourgogne, que les preuves manquaient.

Joseph de Maistre lui-même a lavé les francs-maçons illuminés de l’accusation d’avoir combiné l’explosion dans le secret des loges.

On comprendrait mal, en effet, que quelques milliers de francs-maçons qui appartenaient d’ailleurs la plupart aux classes privilégiées, aient pu mettre en branle les innombrables jacqueries qui éclatent à l’improviste sur tous les points du territoire dès le lendemain de la convocation des États Généraux. Il suffit de lire la correspondance des agents de l’autorité royale, subdélégués, intendants, gouverneurs[1], pour se rendre compte de la soudaineté prodigieuse d’un mouvement irrésistible qui les frappa de stupeur et d’impuissance. Les meneurs qui conduisent les bandes paysannes à l’assaut des châteaux ou les foules d’artisans à l’assaut des barrières de l’octroi ou des hôtels de ville, sont des gens obscurs dont on ne sait même pas les noms. On est bien en présence, comme Taine l’a reconnu, d’une anarchie spontanée.

La révolution russe n’a pas débuté autrement en mars 1917. Les chefs bolcheviks, qui la dirigeront quelques mois plus tard, étaient en prison à l’étranger. Lénine attendait en Suisse les événements. Ce ne sont pas les cadets de la douma qui ont donné le signal des émeutes. Elles les ont surpris et effrayés. La Douma débordée n’a fait qu’enregistrer les faits accomplis. Les chefs des premiers soviets, où fraternisèrent ouvriers et soldats, sont tout aussi inconnus que les paysans qui soulevèrent la Provence, la Bretagne, l’Alsace, le Dauphiné, dix autres provinces, de janvier à juillet 1789. Les révolutionnaires, qui paraîtront ensuite, s’étonneront de la facilité avec laquelle l’œuvre de destruction s’accomplit.

Déroulement logique des choses. Les chefs, précisément parce qu’ils sont des chefs, ont le sentiment de leurs responsabilités. Avant d’agir ils réfléchissent. Ils ne veulent rien laisser au hasard. Ils craignent les échecs. La part d’inconnu que renferme l’avenir pèse sur leur hardiesse. En avril 1792, quatre mois seulement avant le 10 août qui précipita le Trône, Marat, découragé, ne croyait plus au succès.

Ce qui caractérise une révolution, ce qui la distingue d’une émeute, c’est l’élan anarchique qui l’emporte. L’émeute ne groupe pour l’action que les hommes d’un parti. La révolution met en branle les masses profondes inorganisées. On fixe d’avance le jour d’une émeute. On est impuissant à prévoir la date d’une explosion révolutionnaire.

Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse reconnaître, à des symptômes sûrs, que les temps sont proches. Quand les classes privilégiées doutent elles-mêmes de leur droit, quand elles multiplient à la fois les concessions et les coups de force, quand elles se révèlent incapables de remédier aux maux de l’État, et, d’autre part, quand les foules, qu’elles ne tiennent déjà plus en mains, manifestent collectivement leur mécontentement, quand l’agitation devient endémique, quand la troupe cesse d’être obéissante, alors l’observateur peut formuler son diagnostic.

Pour que la révolution succède à l’émeute, il faut nécessairement que l’ordre établi n’inspire plus que le dégoût et la haine à la majorité du pays. Ce facteur psychologique est décisif. Peu importe que le mécontentement, qui sera l’âme de la révolte, s’inspire de causes diverses et parfois opposées, comme ce fut le cas dans la France de 1789, l’essentiel est que ce mécontentement grandisse au point de faire désirer aux masses un changement quel qu’il soit.

Il entre, en effet, dans la passion collective d’où sortent les révolutions, autant de besoins de vengeance, de fureur destructive que d’idées positives. Les paysans français qui déchaînèrent la Grande Peur savaient fort bien ce dont ils ne voulaient plus. Ils ne voulaient plus des dîmes, des corvées, de la milice, de la gabelle, etc. Ils savaient moins bien par quoi le régime odieux qu’ils démolissaient serait remplacé. Jaurès devinait l’obscur travail de leurs cerveaux quand il proclamait un jour la fécondité de la haine.

Mon ami le sceptique, qui tire argument des divisions des révolutionnaires pour ajourner sine die la date de ses espoirs, raisonne avec son esprit, en dehors de l’histoire.

Les foules anonymes tiennent en leurs mains leurs destins. On ne peut rien sans elles et à plus forte raison contre elles. Gouvernement ou partis, qui essaieront de leur faire violence, se briseront.

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[1] On les trouvera pour une bonne part dans le carton H. 1453 des Archives nationales. [Note de Mathiez] Il est dommage que Y. Bosc et F. Gauthier n’aient pas pris la peine d’actualiser les cotes indiquées par Mathiez. Celle-ci se lit aujourd’hui H//1453 (conservée à Paris, et non à Pierrefitte-sur-Seine).

La révocabilité des mandataires constitutionnalisée par la Révolution…?!

J’en viens au passage annoncé en introduction, ci-dessous reproduit :

Je dois commencer par dire que je ne sais pas trancher, à la lecture, s’il s’agit là de l’opinion de Yannick Bosc & et Florence Gauthier ou bien s’ils entendent résumer dans cet alinéa la pensée de Mathiez.

Ne retrouvant pas une idée voisine exprimée dans les textes de Mathiez réunis, je penche cependant pour la première hypothèse (sous réserve d’une contradiction des intéressés).

En l’état – de cette longue phrase et de mes courtes connaissances – ce passage n’a aucun sens.

Rien ne lui correspond dans la Constitution de 1793. Dès les premières assemblées primaires réunies pour l’élection de députés aux états généraux de 1789, puis lors des réunions des États eux-mêmes, sans parler des rapports conflictuels entre l’administration provisoire de la municipalité de Paris et ses districts, le contrôle des mandants sur les mandataires (mandat impératif et révocabilité) a été combattu par les nouvelles institutions révolutionnaires.

Combattu, et non institutionnalisé, dans les différents textes de constitution adoptés (ou autrement).

Dans l’attente d’une réponse des auteurs, que je me ferai un plaisir et un devoir de publier, je suis contraint de soupçonner un de ces raisonnements fallacieux à trois bandes (au moins!) par lesquels Florence Gauthier bâtit patiemment une légende dorée de la Révolution, et particulièrement de son héros Robespierre, censé être un ami sincère de la citoyenneté des femmes, quand – dans la triste réalité – il a été le fossoyeur de leurs clubs et sociétés.

Entretien entre Michelle Zancarini-Fournel & Anne Jollet dans les “Cahiers d’Histoire”

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Les Cahiers d’Histoire publient un passionnant entretien entre Anne Jollet et Michelle Zancarini-Fournel. J’en donne un cours extrait ci-dessous.

Se reporter à l’intégralité de l’entretien sur le site des Cahiers d’Histoire (y compris pour les notes du passage reproduit).

AJ : La première partie du livre s’intitule « Les subalternes face à l’autorité royale ». La formulation est assez peu habituelle en histoire moderne en France. Pourrais-tu donc revenir sur ton rapport aux Subaltern Studies, et plus globalement sur cette valorisation anglo-saxonne d’un certain nombre de concepts ? Dans cette perspective, peut-être pourrais-tu nous dire quelques mots sur la façon dont tu situes le travail de Jean Nicolas  par rapport à tes réflexions ?

MZF : J’ai rédigé un article dans Actuel Marx, en 2012, pour montrer justement que, contrairement à ce qu’on pensait, les thèses de Thompson avait été connues plus précocement qu’on ne le dit, c’est-à-dire bien avant la traduction de 1988. Dans les séminaires, dans les colloques, dans les revues, circulaient déjà des extraits de La formation de la classe ouvrière anglaise. Je montre dans cet article comment Thompson a eu une certaine influence sur la première école de Subaltern Studies, celle des historiens indiens. D’ailleurs Thompson a prononcé des conférences en Inde, comme Hobsbawm, et tous les deux ont noué des liens avec ce groupe. La plupart d’entre eux sont issus d’un groupe marxiste-léniniste maoïste de l’Inde. Le contexte politique est alors très particulier : au début des années 1980, les Subaltern s’intéressent aux masses paysannes en voulant se démarquer à la fois de l’histoire coloniale anglaise, mais aussi de l’histoire indienne, d’une histoire nationaliste et nationale indienne, qui a partie liée avec la bourgeoisie ayant libéré l’Inde du colonialisme. C’est donc pour se démarquer de ces deux voies historiographiques que les Subaltern développent cette histoire des masses paysannes en montrant comment, par un certain nombre de gestes, de rites, de chants, de paroles, ils expriment une forme d’insubordination par rapport à leur situation. Cette démarche est directement héritée de Gramsci, qu’on présente souvent comme le grand connaisseur de la classe ouvrière italienne, mais qui en fait, c’est en tout cas son point de départ, est un grand connaisseur des paysans, en particulier des paysans sardes. Il réfléchit beaucoup sur la question paysanne, ce qu’il a appelé la « question méridionale », et cette description de ce qu’il appelle le « folklore », les Subaltern Studies de la première mouture s’en inspirent beaucoup pour leur étude des paysans indiens. Et c’est tout à fait proche des travaux de Jean Nicolas, qui a été pour moi une grande source d’inspiration, car La Rébellion française, parue en 2002, est un très grand livre, trop peu connu. C’est pourquoi j’ai mis en tête du deuxième chapitre ce qui pour moi est la clé de mon livre, la citation de Nicolas qui dit : « Ne risque-t-on pas de gauchir l’image du réel en isolant la continuité des jours et l’écoulement répétitif de la vie quotidienne, les accès et les phases de la contestation ». C’est-à-dire qu’on ne fait pas grève tout le temps, on ne manifeste pas tout le temps, on ne se révolte pas tout le temps. Et ce que j’ai essayé de faire dans le livre – je ne sais pas si j’y réussis dans tous les chapitres –, c’est justement de montrer aussi cette continuité des jours.

AJ : Le livre de Jean Nicolas est peut-être arrivé à contretemps, dans une période où l’histoire sociale semblait avoir épuisé ses ressources et l’histoire quantitative aussi (pensons aux critiques radicales de Bernard Lepetit). Il a fait l’objet d’une forme de « sous-lecture ». Vois-tu ton livre comme s’inscrivant dans un renouvellement de l’approche sociale et politique, ou comme un écrit un peu atypique ou décalé par rapport à la production historiographique dominante en France ?

MZF : Je suis d’accord avec toi sur la question de l’histoire sociale, qui a subi une délégitimation à partir du début des années 1980, mais il y a eu à partir des années 1995-2000 un renouveau, que ce soit sur le XIXe ou le XXe siècle, avec de jeunes historiens comme Xavier Vigna, François Jarrige pour le XIXe, qui justement approfondissent les chemins déjà tracés. Une association a été créée en France pour « l’histoire des mondes du travail » (AFHMT), alors que, dans les années 1980, il était presque indécent d’en parler.

AJ : Je partage tout à fait. Nous avons publié en 2003 un numéro des Cahiers d’histoire intitulé « Comment les historiens parlent-ils du travail ? », auquel a participé Michel Pigenet, spécialiste d’histoire du travail, devenu depuis premier président de l’AFHMT. Tous ceux qui étudiaient ces questions étaient encore assez pessimistes, disaient leurs difficultés à avoir des étudiants, leur sentiment de ne pas être entendus.

MZF : C’est vrai, mais il y a aussi un problème que nous avons du mal à saisir : les étudiants sont dans une telle précarité par rapport au travail… Je le vois bien dans les séminaires, les étudiants n’aiment pas parler de ça, parce qu’ils n’ont pas de travail ; ce n’est pas seulement un problème épistémologique, c’est une réalité sociale. Le travail n’a plus du tout la forme qu’il pouvait avoir alors.

AJ : On comprend que ces analyses font partie de ce qui t’a guidée pendant cette écriture. Dans le livre, tu t’appuies sur ces travaux récents qu’on voit se multiplier en histoire sociale, que ce soit sur la question des résistances à l’esclavage, à la colonisation, à l’exploitation ouvrière ou des révoltes. À travers cette histoire des acteurs inscrits dans des rapports de domination que tu valorises, on revient à une politisation des problématiques, y compris dans des historiographies des sensibilités, des émotions, qui ont pu en éloigner. En même temps, ton  analyse des révoltes procède de façon assez différente de celle de Jean Nicolas, que nous avons évoquée précédemment.

MZF : Pour moi, il a été une source d’inspiration, pour tout. Bien avant ce livre, lorsque j’ai étudié les révoltes urbaines des années 1980-1990 par exemple. Il a été pour moi extrêmement important. Le colloque qu’il a publié, bien antérieur à 2002, – que je cite dans la biographie, que j’utilise dans mon article d’Actuel Marx – a été important pour justement montrer que l’histoire sociale a été enterrée un peu trop vite, qu’elle n’a pas disparu. Des gens comme Nicolas, justement, l’ont portée à bout de bras, y compris durant les « années noires » de l’histoire sociale.

Un jour pour Rosa ~ le 7 juin à l’École normale supérieure (Paris)

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À partir de 16h30: conférences, débats, et projection du film de Margarethe von Trotta.

Cliquez sur le programme pour l’AGRANDIR.

Attention! Inscription par mail obligatoire.

Pauvre de Moix ! Vive nous-autres !

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M. Yann Moix, romancier et chroniqueur télévisuel, a répondu à la proposition de l’hebdomadaire Marianne d’adresser une lettre au nouveau président de la République, M. Macron (d’ailleurs nostalgique du régime monarchique).

Il vous faudra méditer ceci : la France de 1789, comme celle de 1830, n’a rien contre les monarques institutionnels et institutionnalisés ; la France de 1789, comme celle de 1830, comme celle de 1848, est gourmande de politique et de droit. Mais méfiez-vous, monsieur le Président, de la France en colère, j’allais dire : de la France-colère. Celle de 1793 ; celle de 1871. Elle n’est pas légaliste, elle est haineuse ; elle prône l’égalité au bout d’une pique et n’aime pas perdre la face. Elle n’est pas le peuple, elle est la foule. Elle n’est pas la démocratie, elle est l’ochlocratie[1]. Cette France ne vous fera pas le moindre cadeau. […]

France pleine de rancœur, ce qu’on peut évidemment comprendre, mais dont on ne saurait excuser la violence quand elle met le feu aux agents de police et de gendarmerie. Puissiez-vous être le premier président, depuis de Gaulle, à n’avoir point peur de la rue ; à ne pas vous laisser mener par les diatribes des meneurs, par les huées des sans-culottes qui râlent et grognent, et plongent, ricanant, hurlant, le pays dans un chaos satisfait, souhaité, voulu. Nous savons bien que cette France souffre : mais, si vous acceptez son message, souvent légitime, nous vous implorons de ne plus supporter ses méthodes. Cette France de la foule n’est pas la France du peuple : le peuple qu’elle prétend incarner, est pris en otage par elle. Un peu comme, sous la Commune, l’immense majorité des Parisiens était prise en otage par la folie rouge.

Pourquoi nous intéresser à ce texte dans la colonne de La Révolution et nous ? D’abord parce que son auteur y parle de la Révolution française et des révolutions du XIXe siècle. M. Moix semble féru d’histoire ; du moins est-ce le reflet qu’il distingue dans le miroir de sa salle de bains…

Ensuite parce que M. Moix ne se contente pas de parler du passé, mais exprime des souhaits très précis qui concernent le présent et la manière dont des gens comme moi pourraient être empêchés – définitivement – d’en modifier le cours.

À lire M. Moix, on se prend à imaginer qu’il a servi de plume à Nicolas Sarkozy, tant on retrouve – mot pour mot, poncif pour poncif, mensonge pour mensonge – le même discours de la haine bourgeoise pour le peuple, la foule, celles et ceux qui ont fait l’histoire avec leurs corps. Hélas ! Mesdames et Messieurs : l’Histoire sent la sueur, le sang et la merde. Vos réseaux d’égouts, vos déodorants et votre pseudo bon sens n’y peuvent rien changer.

Comme M. Moix et tous les ignorants avec lui le savent de source sûre, il y a les « bonnes » révolutions – « 1789 », 1830, 1848 – et les « mauvaises » : « 1793 » et 1871. Mettre entre guillemets les millésimes 1789 ou 1793 peut paraître étrange ; et ça l’est en effet. Mais les « amateurs d’histoire » comme M. Moix croient qu’il existe une « révolution de 1789 », plus ou moins admirable, au moins acceptable, hélas suivie d’épisodes navrants et tragiques, comme « 1793 ».

Cette absurde crétinerie historique a si bien imprégné, sinon la société au moins ceux qui l’endorment quotidiennement, que j’ai précisément entendu ce jour (sur France info), un « journaliste[2] » – il interrogeait une invitée sur l’abrogation du délit de blasphème – dire dans le cours tranquille d’une phrase : « En 1791, donc deux ans après la Révolution française ». Or s’il y a discussion entre historien(ne)s pour fixer le terme de la « Révolution », personne ne mettra en doute qu’en 1791 elle va son train ! Entre autres au pas des chevaux du carrosse qui emporte la famille royale vers les frontières, et qui sera arrêté à Varennes…

Moix oppose la France de 1789-1830-1848, « gourmande de droit » à celle de 1793-1871, qui – elle – « n’est pas légaliste ». Pittoresque salmigondis de saloperie intellectuelle et de contrevérités historiques.

En effet, si l’on peut bien dire (pourquoi pas ?) que la France de 1789 est « gourmande de droit », il importe de préciser que cet appétit se satisfait au détriment de la loi d’Ancien Régime.

Et si l’on est certain que sans la violence des piques, la République n’aurait pas été proclamée (en tout cas pas à ce moment), sans la démarche foncièrement illégaliste des députés du Tiers se décrétant eux-mêmes Assemblée nationale en 1789, la Révolution n’aurait pas commencé…

La nouvelle légalité, qui n’a d’existence qu’autant qu’elle résiste aux baïonnettes, ne s’institue que sur les ruines de l’ancienne.

Quant à opposer au droit (le bien), la haine, la colère et la violence (le mal), c’est un conte de fées ridicule à l’usage des étudiants de capacité en droit. Le Droit est le reflet des rapports sociaux, c’est-à-dire des rapports de classes ; le Droit est l’institutionnalisation de rapports de force. C’est de la violence mise en textes, certes, mais aussi en actes, pratiquée chaque jour par les différents tribunaux de la République.

Si je suivais la chronologie saute-mouton de M. Moix, je devrais déduire que les manifestants de 1848 étaient de « bons manifestants ». Cette révélation est troublante à plus d’un titre. En effet, les Quarante-huitards se sont fait tuer les armes à la main, sur des barricades et pas du tout dans des postures « légalistes ». Ce fut d’ailleurs l’occasion pour la République de tuer le plus grand nombre de travailleurs (elle récidivera au moment de la Commune).

Il ne suffit donc pas d’être du camp des « bons » pour échapper à la mitraille ! L’évocation de la foule-qui-n’est-pas-le peuple de 1871 vient en confirmation.

La France-colère, selon l’expression de M. Moix, a pour vocation de servir de cible aux gens d’arme. Robespierre notait dans ses carnets qu’il importait de colérer les sans-culottes, et de leur fournir des armes. M. Moix réclame, avec M. Thiers, qu’on les fusille !

Et il s’adresse logiquement pour ce faire à la plus haute autorité de l’État, le chef des armées. Notez d’ailleurs la discrète allusion à l’attitude du général-président en 1968, visitant le général Massu à Baden-Baden pour étudier l’éventualité d’une intervention de l’armée contre les travailleurs et les étudiants en grève…

Il n’y a pas de date pour l’ordure. Elle est de tout temps… Pourtant ! on ne peut se défendre d’un haut-le-cœur en lisant sous la plume de M. Moix : « Cette France de la foule n’est pas la France du peuple : le peuple qu’elle prétend incarner, est pris en otage par elle. Un peu comme, sous la Commune, l’immense majorité des Parisiens était prise en otage par la folie rouge. »

Ainsi l’immense majorité des Parisiens étaient favorables à céder Paris sans défense à la Prusse ? Admettons-le un instant. Ils avaient donc raison ! Raison d’être plus nombreux à être lâches ! Que nous révélera demain M. Moix sur l’ignoble oppression qu’une minorité de résistant(e)s – quelques « meneurs » et une poignée de « sans-culottes » attardés – a fait peser sur la France de Vichy ? …quand le « bon sens » (le même ! il n’y en a qu’un : c’est celui du commerce) commandait évidemment de faire affaire avec le Visiteur nazi, et de purger une bonne fois le pays des rouges, des francs-maçons et des juifs !

Oh ! Certes, concède M. Moix, il y a aussi des souffrances légitimes. Celle-ci sont dignes, c’est-à-dire silencieuses, et biodégradables en bulletins de vote.

Quiconque râle, grogne, ricane et hurle – voyez le classique portrait de la « bête humaine », autrement dit de l’ouvrier, employé ou chômeur – se signale comme cible légitime aux balles de défense énucléantes, aux grenades de désencerclement, aux gaz toxiques, aux canons à eau, aux matraques télescopiques, et demain aux chars.

Moix le veut. Moix y voit le seul salut du système capitaliste exploiteur du travail humain et réducteur de toute valeur humaine à celle de la marchandise et de l’argent.

Moix pisse comme nous pleurons sur les morts du 14 juillet et du 10 août, sur les morts de 1830 et de 1848, sur les pétroleuses et les moblots de 1871, sur les antifascistes de Barcelone et de la Libération de Paris. Il nous crache à la gueule et appelle le pouvoir à nous éliminer physiquement. Moix fait partie, avec M. Macron et quelques autres, d’une clique de gens à qui – comme il l’a bien compris – nous ne ferons pas le moindre cadeau.

PS 1. Je recommande, pour se rincer les yeux après la lecture de la prose du fusilleur Moix, la lecture de deux ouvrages : Souvenirs d’un révolutionnaire. De juin 1848 à la Commune, de Gustave Lefrançais (réédité à La Fabrique), & Le Grand Soir Voyage dans l’imaginaire révolutionnaire et libertaire de la Belle époque, d’Aurélie Carrier, récemment paru chez Libertalia.

PS 2. Je remercie Sébastien Fontenelle d’avoir attiré (sur le réseau Twitter) l’attention publique sur la tribune de Moix, et de m’avoir envoyé un scan du texte.

 Moix Yann (fusilleur).

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[1] Gouvernement de la foule, de la populace. Terme péjoratif (Note de La Révolution et nous).

[2] Aussi médiocre soit l’estime dans laquelle on tient la plupart des membres de cette corporation, on ne peut raisonnablement attribuer le qualificatif une fois parvenu à ce degré insondable d’ignorance.

Les Enragé(e)s sur “Radio libertaire” ~ jeudi 25 mai 10h-12h

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Jeudi prochain 25 mai, je serai au micro de Radio libertaire (89,4 MH), dans l’émission Chronique hebdo, entre 10h et midi, pour parler des Enragé(e)s dans la Révolution française.

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