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La revue L’Histoire a publié en juillet 2013 un numéro spécial intitulé Dix années qui ont changé le monde. La Révolution française (repris en volume en mai 2014).

L’ensemble est de bonne tenue, avec une forte présence des historiens de l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF), dont son directeur Pierre Serna. On remarque aussi plusieurs contributions de Guillaume Mazeau[1] et Jean-Clément Martin. Est-ce l’effet de cette présence massive ? les débats, notamment entre Guillaume Mazeau et Patrice Gueniffey à propos de Robespierre, sont équilibrés, loin de tout sensationnalisme.

L’historienne Mona Ozouf signe une contribution dans la partie dont le titre général est « Questions sur la Révolution française », sous le titre « A-t-elle fait régresser la cause des femmes ? » (pp. 42-45).

La question même est problématique, la « cause des femmes » n’étant pas définie, ce qui pose de nombreuses sous-questions (à moins qu’il s’agisse de « sur-questions » !) sur le caractère « naturel » de la catégorie des « femmes », sur l’origine et l’évidence du « féminisme » comme expression de revendications féminines, etc.

Je me bornerai à relever ici un passage consacré aux clubs de femmes (qui sont l’objet de mes recherches présentes).

Le signe emblématique de cette misogynie révolutionnaire est la fermeture des clubs de femmes par les Jacobins en octobre 1793. Les débuts de la Révolution avaient vu fleurir en nombre, sous le nom de « dames citoyennes » ou d’ « amazones nationales », des sociétés qui étaient à la fois des ouvroirs, des clubs de lecture où on commentait et récitait les droits de l’homme, et où on fera plus tard de la charpie pour les bataillons.

Le plus bel exemple est celui de la « Société des républicaines révolutionnaires », société où seules les femmes étaient admises.

Certes, l’exercice consistant à « faire le prof » pour évaluer le texte d’un article publié dans une revue « grand public », nécessairement limité dans son volume et les subtilités qu’il peut dérouler, peut sembler futile. Il n’en demeure pas moins qu’un texte signé d’une historienne connue et reconnue servira de référence — et peut-être de seule information — à beaucoup de lectrices et de lecteurs et que c’est un des vecteurs par lequel se constitue une « culture générale » moyenne qu’il nous est loisible d’analyser ici.

Je noterai au passage la mention de l’expression « dames citoyennes », souvent ignorée, y compris par des historiennes spécialisées dans l’histoire de la citoyenneté des femmes, et qui semble constituer dans la documentation disponible (celle à laquelle j’ai eu accès, au moins) une expression de transition entre le terme « dames », qui continue à être employé au singulier pour désigner telle femme (dans les documents juridiques) et le terme « citoyennes », qui s’installe lentement dans les usages sociaux.

J’en viens à l’impression générale qui se dégage du paragraphe reproduit. Je pense que l’on peut le résumer sans caricature de la manière suivante : les dames-citoyennes s’occupent à des ouvrages de dames.

En effet, les clubs seraient, selon Mona Ozouf, des ouvroirs. Ce terme, dont je crains que le sens ne soit pas généralement connu, vient du vieux français ouvrer, c’est-à-dire travailler, qui subsiste dans l’expression « jour ouvrable ». Voyons la définition du Petit Robert : « Ouvroir. Lieu réservé aux ouvrages de couture, de broderie…, dans une communauté de femmes, un couvent. Atelier de charité où des personnes bénévoles font des “ouvrages de dames” pour les indigents ou des ornements d’église. »

L’emploi du terme, une fois son sens éclairci, est d’autant plus fort qu’il est le premier d’une courte série de trois qualificatifs : 1) ouvroir ; 2) club de lecture ; 3) endroit où l’on fabrique de la charpie.

Cette dernière activité relevant à l’évidence des « ouvrages de dames » (dans leur version martiale), ce sont 2 qualificatifs sur 3 qui renvoient à des activités jugés traditionnellement « féminines ».

Il faut d’ailleurs apporter une précision : si la couture fait partie de l’éducation des filles, c’est parce qu’elle sera du ressort des femmes dans la sphère privée. Quant au travail de couturière, ça n’est que tardivement qu’il est reconnu et qu’est créé — en 1675 — la corporation des couturières. Encore n’ont-elles le droit d’assembler que certains vêtements de femmes, et aucun vêtement d’homme, tâches légalement réservées aux tailleurs[2].

Revenons à ces « ouvroirs » dans lesquels des « dames citoyennes » se livrent à des travaux d’aiguille — cousant par exemple des chemises pour les soldats — ou faisant de la charpie, après la déclaration de guerre de 1792. Il est inexact de dire que les premiers clubs féminins correspondent à cette définition. Ceux-ci, que les travaux de Christine Fauré ont mis en lumière, sont effectivement créés dès « les débuts de la Révolution », soit dès le troisième trimestre de 1789. Il ne s’agit pas pour les femmes d’artistes ou les joaillières qui les forment de faire de la couture, mais de réunir de l’argent entre elles d’abord, puis de lever des fonds, pour contribuer collectivement à l’effort national (qui n’est pas encore un effort de guerre). Les « offrandes patriotiques », individuelles (parfois anonymes) ou collectives, seront l’un des moyens d’affirmation politique des femmes. Au long du processus révolutionnaire, les dons, présentés en séance à l’Assemblée nationale, sont expressément destinés par les donatrices à telle catégorie. Par exemple, aux veuves et enfants des victimes de la journée d’émeute du 10 août 1792. C’est une manière de politiser une très ancienne pratique de bienfaisance.

club Lesueur BLOG«Club Patriotique de Femmes». Gouache sur carton découpé de Lesueur*(détail).

Ladite bienfaisance est d’ailleurs pratiquée de longue date, par exemple par les loges maçonniques et par l’Église. Elle l’est encore, tout au long de la Révolution, par les sociétés populaires et les autorités révolutionnaires. Pas de fête officielle qui ne s’accompagne de distribution de pain aux plus pauvres. Même si les femmes sont réputées douées de capacité particulières d’empathie et de « douceur », propres à faciliter la pratique de la bienfaisance, celle-ci n’est pas une activité strictement réservée aux femmes ou dévalorisée par leur prééminence.

Si certains clubs féminins se manifestent d’abord, ou essentiellement, par la pratique — même publique et « politisée » — de la bienfaisance, c’est loin d’être une vérité générale. La Société des citoyennes (terme omis par Mona Ozouf) républicaines révolutionnaires est un bon exemple de club politique, il est vrai tardif, puisqu’il est créé en 1793, dans lequel la bienfaisance ne joue qu’un rôle modeste. Le préambule du règlement évoque bien le soulagement de « l’humanité souffrante », et son article IX institue trois comités : « l’un d’administration, l’autre de bienfaisance et l’autre de correspondance ». Cependant, l’article premier dudit règlement fixe pour objectif à la société : « s’armer pour concourir à la défense de la Patrie ». Certes, la formulation du règlement marque une reculade vis-à-vis de la pétition de Pauline Léon de l’année précédente, plus affirmative dans sa demande d’armement et d’entraînement. C’est sans doute le produit d’âpres négociations entre les amies de Pauline et des militantes plus réticentes à l’armement collectif des femmes. Cependant, le thème est extrêmement important dans la fondation et la pratique de maints groupes de femmes. On connaît des bataillons de femmes dans la garde nationale ; on finance ou exige le financement de la fabrication de piques (à Lyon, par ex.) ; au pire, on brode les drapeaux des régiments, on les leur remet dans des cérémonies qui sont l’occasion d’apparaître publiquement, de prononcer des discours, etc. Cette dimension belliqueuse ou militaire est absente de la définition proposée par Mona Ozouf, même si le terme « amazones », effectivement utilisé et par des femmes et par des hommes pour les caractériser, y renvoie dans notre imaginaire.

La troisième activité des clubs de femmes selon Mme Ozouf est l’étude et la récitation de la Déclaration des droits de l’homme. C’est une vision bien étroite des choses. On lit, et l’on apprend en effet la Déclaration dans les clubs de femmes (et on la fait apprendre et réciter aux enfants), mais on y lit aussi la presse et les comptes rendus de l’Assemblée nationale, comme dans toutes les sociétés populaires, masculines ou mixtes. Ça n’est donc pas une caractéristique des clubs féminins.

Il faut ajouter que, comme dans les sociétés masculines ou mixtes, on fait dans les clubs féminins — au moins dans les principaux d’entre eux — de la politique. Les femmes révolutionnaires en sociétés participent à la vie de leur cité, soit en harmonie (ce sera longtemps le cas des Républicaines à Paris) soit en opposition et en rivalité avec les autorités constituées (comme à Pau). Les Citoyennes républicaines révolutionnaires font en sorte de participer aux cérémonies officielles, mais aussi aux « journées » insurrectionnelles. De plus, elles interviennent, auprès des sections, des sociétés populaires et des autorités, sur un certain nombre de problèmes qui concernent (ou mettent en cause) les femmes. Par exemple la prostitution.

Ajoutons à cela qu’elles manifestent dans la rue, produisent des discours, font éditer des brochures, et écrivent aux journaux… Autrement dit, ce que nous pouvons appeler, en empruntant un terme à la sociologie politique, leur « répertoire de mobilisation », est infiniment plus vaste et diversifié que ne le donne à penser le texte de Mme Ozouf.

Même si telle n’était sans doute pas l’intention de Mona Ozouf, un pareil appauvrissement des définitions ne peut que contribuer dans l’esprit du public à la sous-estimation de l’action collective des femmes, notamment dans les périodes révolutionnaires, et en l’espèce durant la Révolution française.

La réévaluation en cours de la place des femmes dans l’histoire — à laquelle les travaux de Mona Ozouf ont d’ailleurs contribué — qui se manifeste par des travaux concernant la franc-maçonnerie, la recherche scientifique, et l’histoire sociale (pour ne citer que trois dimensions) mérite une attention plus scrupuleuse des moyens de vulgarisation employés par les historiennes et les historiens.

* Sur l’ensemble des gouaches de Lesueur, voir le beau livre de Philippe de Carbonnières, Lesueur Gouaches révolutionnaires Collections du Musée Carnavalet, Paris-Musées, 2005. J’ai emprunté le détail ci-dessus à une reproduction aux tons beaucoup plus «chauds» que l’original donné par cet ouvrage.


[1] Dont on peut lire sur le présent blog « Halte aux impostures de l’histoire ! ».

[2] Après quelques va-et-vient de la législation, les corporations sont abolies en 1791. Cérati, Marie, « Les femmes et le travail. De la Renaissance à la Révolution », in Les Femmes et le travail du Moyen Âge à nos jours, pp. 53-125, 1975, s. l. (Éd. La Courtille/Temps actuels).